Depuis que l’homme est debout et marche pour trouver sa pitance, il est devenu adepte de la cueillette, de la glane, du ramassage et instinctivement il récupère. Graines, baies, bois à sculpter, plumes, cailloux jolis, terres colorées, fils d’herbes…il ramasse tout ce qu’il pourra sauver du pourrissement ou de la poussière pour se nourrir mais aussi se faire beau, s’amuser, et penser. L‘art de la Récup est vieux comme le monde car l’homme en pratiquant ces gestes et en obtenant ces métamorphoses, devient lui-même magique. Puissant comme ses dieux, créateur de son environnement.

Dans les pays du Tiers monde la disparité entre les classes sociales et l’accumulation de déchets purement industriels font qu’une grande partie de la population au lieu de fabriquer selon ses matériaux traditionnels devenus trop chers et pas assez rentables, créent des objets à partir de restes industriels inutilisés et gratuits, qu’ils revendront. A la Martinique, certains font des tapis en tressant les sacs de plastique bleus qui entourent les bananes pour les faire mûrir plus vite au lieu qu’ils s’envolent et polluent leur forêts. Au Brésil, on tresse des sacs en rubans de toiles cirées, ou des poufs en lanières de sandales en plastique. On collecte, on amasse, on bricole, et on commerce : on survit ainsi, même chichement, ayant « transformé » une matière déjà travaillée, un produit fini. En Afrique on récupère depuis belle lurette les canettes de bières ou de Coca Cola pour en faire des jouets pour enfants. En Afrique du Sud, on tisse des paniers avec des fils électriques colorés ou on sculpte des poules ébouriffées avec de légers rubans de plastique.

Glaner, récupérer, assembler, transformer, est une acte nécessaire et libératoire, une solution qui a fait le tour du monde. En Europe depuis l’industrialisation et la consommation à outrance, on jette au point de tapisser villes et champs de déchets que l’on sait être impossibles à éliminer de par leur quantité effrayante. Et l’on s’angoisse en effet. Certains hommes contemporains, les survivants, les pauvres, les marginaux, les insolites, les visionnaires, les fous, les écologistes, les bricoleurs rieurs aussi bien que les enragés rageurs, les artistes ou tout simplement les créatifs, font de plus en plus souvent du Récup’Art sans même le savoir, instinctivement comme leurs ancêtres ou consciemment, comme l’artiste ou celui qui a la volonté de faire un geste politique. Seul but : ne pas s’avouer vaincu.

 

               Après être passé par différents stades qui l’apparentaient aux récupérateurs de tout poil cités plus haut, François Trebbi agit désormais comme tout sculpteur qui se respecte : il choisit son matériau et  la forme de sa figure. Son matériau est précis : un objet en plastique, déjà moulé, déjà formé. Il le récupère  (les salles de bain sont pour lui des cavernes d’Ali Baba !)déjà utilisé, en fonction de sa maniabilité, sa taille, ses couleurs. Ses terrains d’investigation sont vastes. Cet objet-matériau est forcément utilitaire, et sa matière plastique le prédispose à être jeté tôt ou tard car on ne le répare ni le rénove, le plastique vieillissant vite et mal. Il est, dès sa conception, sans avenir. Trebbi n’emploie ni la glaise ni le métal, ni la soudure ni le moule, ni le plâtre ni la fonte, il utilise du plastique solide et pour  lui donner forme, il cisaille, taille, découpe, perce, polit, raboute, relie ; bref il suit un procédé rigoureux à partir de formes existantes qui l’inspirent. Il construit en choisissant les promesses d’une ligne, le relief d’une bouteille d’eau minérale, la courbe d’un bouchon, la résille d’un filet, les trous d’une passoire, la bille d’un stick déodorant ou la surface polie, compacte et arrondie d’une planche de surf. Il peut être attiré par l’effet de transparence qu’offrent les croisillons des petites cagettes de fraises, ou encore par l’éclat d’une couleur vive ou passée, acidulée ou douce. Chaque objet doit lui faire un clin d’œil, le séduire ou déclencher l’envie de l’élire et d’en faire un rouage, une articulation de ces corps qu’il imagine. Un processus de métamorphose par l’ajustement et le montage. Une pratique successive du tâtonnement : enlever, ajouter, raboter, rajouter. Par empilement, mais impossible de souder ou de coudre les différentes parties,  il lui faut trouver une solution pour lier l’ensemble des parties du corps, d’imaginer sa structure, son ossature comme sa veinure et sa musculature. Ses personnages  sont donc par essence hétérogènes et composites.

 

            Comme toute sculpture, ses figures articulées sont avant tout un travail sur l’espace, le vide, les lignes. L’usage de ces objets pré-formés en plastique, redécoupés, de ses fils, languettes, baguettes, lui permettent de développer en volume des corps différents, dans diverses positions. Ces formes organiques conquièrent peu à peu l’espace en s’y déployant. Les pleins et les vides s’enchevêtrent, se jouent des limites.Les interstices ont autant de force que les parties compactes. Les corps ainsi assemblés grâce à de fragiles emboîtements ou nœuds de plastique, sont constitués de tout un réseau réticulaire, fondé sur un principe de prolifération, d’arborescence, en quête de verticalité. Ces volumes « ouverts » croissent et grandissent irrégulièrement même si de façon symétrique, comme les éléments divers de nos propres corps aussi vitaux que des cellules dans un organisme vivant et aussi éphémère  que magique.. D’où une sensation très troublante de vie, de rythme propre. Les objets en plastique utilisés à l’origine comme base, deviennent un  langage, le vocabulaire personnel de François Trebbi qu’il manie en autant d’ éléments, d’ unités, de modules nécessaires à la construction de sa sculpture.

 Une sculpture faite de réseaux organiques, de vibration « réticulaire » qui crée cette figuration fluide et mouvante et qui « se donne à voir », s’offre à notre regard, nous faisant prendre conscience du processus de travail. Extérieur et intérieur forment un tout.

Quant au sens, il reste mystérieux. Qui sont ces robots aux yeux doux ? Nos anges gardiens ? Nos frères, des intermédiaires entre ciel et terre, entre futurisme et tradition, entre rêve et réalité ? Des enfants de l’avenir ? Plus François Trebbi avance dans son travail, plus ils perdent de leur rigidité et s’assouplissent, plus ils nous regardent de leurs pupilles gentilles et savantes à la E.T. et plus ils nous rassurent.

 

Elisabeth Védrenne

Paris , 2011